Le précariat européen

Génération à l’arrache, génération « 700 euros », geração a rasca, génération précaire… En Espagne, au Portugal, en Grèce ou en France, sous des appellations différentes, on retrouve la même jeunesse révoltée, confrontée quotidiennement à la précarité. Partout en Europe, on croise les mêmes profils de jeunes, souvent surdiplômés, qui s’attendaient à disposer d’un niveau de vie au moins équivalent à celui de leurs parents, comme cela avait été le cas pour les générations précédentes. Partout en Europe, on croise cette génération qui n’était pas prédéterminée à une vie de galères, et qui pensait accéder naturellement à un emploi stable, un logement, à la possibilité de construire une famille et de partir chaque été en vacances. Pour ces millions de jeunes, ce qui devait arriver n’arriva pas.

Le capitalisme promet à cette jeunesse un futur plus sombre, plus dur. Pouvoir vivre sa vie «dignement» est redevenu une revendication. Qui l’aurait cru ?Investie dans les mouvements de précaires depuis 2005 en France, je me suis rendue chez nos voisins ibériques lors des mobilisations des indignados en Espagne et de la Geraçao A Rasca au Portugal. J’ai été immédiatement saisie par les similitudes entre ces revendications dénonçant à chaque fois le sacrifice d’une génération entière à coups de précarité ; le sacrifice du présent et l’hypothèque du futur pour le profit immédiat de la finance et de l’oligarchie.

ETAT DES LIEUX

Au Portugal, la question de la précarité s’est cristallisée autour des « reçus verts », qui permettent aux employeurs de payerà la tâche tout salarié sans qu’il bénéficie de protection sociale. Ces « reçus verts » qui étaient initialement créés pour rémunérer les travailleurs indépendants se sont étendus à une part de plus en plus importante de la population: d’abord les jeunes lors de leurs premiers emplois, puis leurs parents en remplacement de leur emploi stable, et aujourd’hui les retraités travaillant pour compléter leur trop faible pension. Leurs voisins espagnols n’ont pas de « reçu verts », mais la précarité règne déjà dans le pays. Le taux de chômage des jeunes atteint un niveau historique: 45%! Au campe- ment de la Puerta del Sol à Madrid, Pablo, un jeune indignados de 24 ans m’a confirmé avoir ce sentiment que sa génération avait été mise au placard pour le bien-être d’une minorité qui s’accapare le pouvoir et l’argent du pays. Ici, la précarité n’est pas que dans le contrat de travail, mais partout, au quotidien, du lever au coucher… quand on sait où pouvoir se coucher. En Espagne, au Portugal ou en Grèce, un jeune sur deux est obligé d’habiter chez ses parents à 30 ans passés. 

En Grèce, la jeunesse, qui est à la fois la plus diplômée d’Europe et la plus touchée par le chômage, est au cœur d’un vaste plan d’austérité rythmé par les agences de notation pour gaver copieusement les banquiers.

En France, la jeunesse est également utilisée comme un laboratoire du démantèlement des droits et des acquis sociaux. À leur entrée sur le marché du travail, les jeunes sont soumis à un « bizutage social » : stages, intérim, CDD, service civique, auto- entrepreneuriat… Il faut en moyenne 8 à 10 ans à un jeune pour obtenir un emploi stable. En Italie, les jeunes sont considérés comme jeunes jusqu’à 40 ans ! On pourrait lister les nombreux pays européens faisant les frais de ce mode opératoire et de diffusion de la précarité, devenue un véritable outil des gouvernements pour pressurer les salaires à la baisse et casser les acquis sociaux.

PRECARISER POUR OBEIR A LA FINANCE

Partout, on précarise la jeunesse, on expérimente sur elle de nouvelles formes de sous-contrats de travail encore moins chers, encore plus flexibles, n’offrant plus les garantis des contrats de travail de droit commun. Il est très facile de s’attaquer aux nouveaux entrants sur le marché du travail qui n’ont jamais connu la stabilité d’un contrat de travail classique avec les droits afférents. Cette part de la population est donc mise en concurrence avec les salariés stabilisés. La situation de ces derniers est menacée, sous la pression de cette réserve de précaires contraints d’effectuer le même travail à moindre coût.

Pire, en France, nos gouvernants remplacent le salariat par une armée de travailleurs gratuits. Jean-François Copé, patron de l’UMP, propose ainsi d’imposer à chaque jeune de moins de 25 ans trois mois de service civique obligatoire rémunérés grassement (350 € par mois). Il y a quelques semaines, Laurent Wauquiez, annonçait le dépôt d’une proposition de loi visant à conditionner le RSA à plusieurs heures hebdomadaires de travail d’intérêt général, un substitut à la peine de prison! La précarisation est un outil du capitalisme pour imposer ses logiques, celle du FMI, celle de la finance.

LA COLERE QUI GRONDE

Ces dernières années, les mobilisations contre la précarité se sont multipliées en Europe. On se souvient de la mobilisation des Français contre le CPE en 2006. Fin 2008, la génération « 700 euros » grecque a battu le pavé. Ces derniers mois, le rythme des mouvements contre la précarité s’est accéléré. Le 12 mars 2011, au Portugal, suite à un buzz créé sur Facebook par quatre jeunes précaires en dehors des cadres politiques et syndicaux, a lieu une manifestation de plus de 300 000 personnes, du jamais vu depuis la Révolution des œillets de 1974. La geracao a rasca et le Mouvement du 12mars font irruption dans l’espace public.

L’effet de souffle dépasse les frontières du Portugal. Le 15 mai, surgissent les campements géants des Indignés (indignados) à la Puerta del Sol (Madrid), Plaza Catalunya (Barcelone) et dans un certain nombre de villes espagnoles. Ils protestent contre la confiscation du pouvoir politique et économique par quelques-uns et réclament une démocratie réelle, maintenant.

La génération « 700 euros » grecque réapparaît en organisant un campement d’Indignés devant le Parlement pour protester contre les plans d’austérité. Et la France ? À la fin des années 1990, la France a connu des marches contre le chômage. Depuis les premières grèves de la restauration rapide en 2001 avec la grève du Pizza Hut Opéra et celle du Mac Donald’s de Strasbourg Saint-Denis, on a connu des mouvements de précaires éparses. Les précaires ont dû recourir à des formes de mobilisation originales, se situant en dehors des cadres institutionnels, syndicaux et politiques traditionnels. On peut citer pour exemple le mouvement des stagiaires né en 2005 avec Génération Précaire, dénonçant les centaines de milliers de travailleurs gratuits corvéables et jetables que constituent les stagiaires. Pour faire entendre le problème de ces travailleurs sans droits et invisibles, et pour faire face au nécessaire anonymat des militants qui craignaient d’être mis en difficulté dans leur recherche d’emploi par leur mobilisation, les militants de Génération Précaire ont choisi d’intervenir dans des lieux symboliques munis d’un masque blanc couvrant l’intégralité de leur visage. Le collectif l’Appel et la pioche organise depuis 2008 de nombreuses actions médiatiques contre la précarité: mise en quarantaine contre la Grippe Précaire, pique-niques redistributifs dans les supermarchés, nettoyage de la précarité dans les services à la personne, etc.

Tandis que la gauche libérale prend pour modèle les schémas de la droite, la gauche sociale et politique a souvent eu des difficultés à appréhender la question de la précarité. Elle a continué de s’adresser à la société comme si celle-ci était constituée de salariés en CDI, en ignorant l’apparition de toute cette masse de précaires, parce que ceux-ci ne rentraient pas dans la grille de lecture classique du mouvement ouvrier. Dans ce contexte, les précaires ont été forcés d’inventer de nouveaux cadres d’action, bien souvent, sans passer par les syndicats et les partis politiques. En France, la situation est en train de changer, on en veut pour preuve l’intérêt croissant des syndicats pour la question de la précarité. Par ailleurs, le Parti de Gauche a choisi de mettre la lutte contre la précarité au cœur de son orientation politique.

Mais on trouve là l’une des raisons du caractère non-partisan, voire même antiparti, propres aux mouvements d’indignés européens. Ces mouvements ont pour point commun d’être nés de façon spontanée, en dehors des canaux institutionnels du mouvement social.Au fil des mobilisations des Indignés, on a assisté à la construction d’un réseau européen de lutte contre la précarité. Ainsi, la commission «Extension» des Indignés de la Puerta del Sol faisait le lien avec les mouvements en cours en Italie, France ou encore au Royaume-Uni. Des interconnexions en vidéo par Skype entre des villes de pays différents étaient organisées lors des assemblées générales. Les précaires de tous pays échangent des informations en temps réel via Internet au sujet l’évolution des mobilisations dans chacun des pays. Cela fonctionne car les jeunes précaires européens partagent les mêmes codes, les mêmes usages des technologies de l’information, la même pratique des réseaux sociaux parce que tous ont conscience d’être dans le même sac. Les liens tissés entre ces précaires aux nationalités différentes au cours de leurs mobilisations ont permis de faire émerger une conscience de classe d’un précariat européen. Tous ont le sentiment d’appartenir à la même tribu de galériens. Il semble qu’on assiste à une prise de conscience de la position sociale du précariat dans le système capitaliste, et surtout, de sa capacité à agir collectivement contre les lois de la finance, qui sont les mêmes dans toute l’Europe. En France, contrairement à la Grèce ou l’Espagne, nous n’avons pas connu cette année de mobilisation d’ampleur contre la précarité et les tentatives de reprise du mouvement des indignés espagnols qui ont émergé (dont celle de la place de la Bastille) n’ont pas connu le succès escompté. Peut-être les indignés français ont-ils trop voulu copier-coller le mouvement espagnol, jusqu’au mimétisme dans les gestes et dans les mots. Et par ailleurs, le mouvement social français avait déjà été épuisé par la mobilisation contre la réforme des retraites de l’automne 2010. D’autre part, en France la droite est au pouvoir. Dans notre pays, le retour de la social-démocratie et le passage à une nouvelle majorité autour du Parti Socialiste peut encore être perçu comme une alternative et d’enrayer la casse sociale, et ce d’autant plus à un an de l’élection présidentielle. Ce n’est pas une alternance qui répondra à la précarité, car la précarisation est inhérente au capitalisme. Cela donne d’autant plus de sens et de pertinence au projet du Front de Gauche qui veut rompre avec le social libéralisme et le capitalisme. Tandis que les Espagnols se réunissent à nouveau à Madrid et font de la convergence européenne des Indignés leur mot d’ordre, nous devons tout mettre en œuvre pour ne pas manquer le rendez-vous européen qu’ils nous proposent. Le Front de Gauche et ses composantes répondent présents, pour une Europe libérée des diktats des agences de notation et des banquiers, pour rendre à la jeunesse le futur que le capitalisme lui a volé. Quand les peuples s’organisent, la rue gronde et son écho traverse les mers et les frontières.

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