Précaires à la porte

Une grande bourgeoise platinée sort de l’hôtel Bristol coiffée d’un chapeau de fourrure. Le long des galeries d’art et des magasins de luxe de la rue du Faubourg Saint-Honoré, elle fait du lèche-vitrines. A l’angle de l’avenue Matignon, elle s’attarde devant une paire de chaussures à 4 200 euros. Plus loin, elle est surprise par une nouveauté derrière une vitrine, quelque chose de tout à fait insolite pour cette dame guindée : des jeunes précaires.

Depuis le 27 décembre, avec mes copains du collectif Jeudi noir, nous occupons un immeuble de bureaux de 2 500 m2, à deux minutes à pied de la place Bauveau et quatre minutes de l’Elysée. En réquisitionnant ce bâtiment vide appartenant à Axa pour y héberger des mal-logés, nous avons voulu, une nouvelle fois, dénoncer la spéculation immobilière qui sévit à Paris. Depuis la première opération de ce type menée par Jeudi noir, il y a quatre ans, nous n’avons cessé de titiller le gouvernement pour qu’il mette en oeuvre une réelle politique de lutte contre la crise du logement. Au rythme des expulsions, des nouvelles ouvertures et des actions coup de poing, on a vu défiler les ministres du Logement qui nous ont royalement ignorés.

Le logement est désormais une denrée rare. Sur le marché privé les loyers continuent d’augmenter, si bien que même un salaire ne permet plus de louer un appartement. Le parc de logement social est inaccessible, dix ans d’attente sont nécessaires dans la capitale pour obtenir un HLM. Pourtant, il y a 136 000 logements vacants à Paris, et 5 millions de mètres carrés de bureaux vides en Ile-de-France. Ces espaces servent les intérêts de spéculateurs qui s’enrichissent en dormant alors qu’ils pourraient profiter aux 3,5 millions de mal-logés que compte notre pays.

Pour nous faire entendre des pouvoirs publics, nous avons choisi de squatter leur territoire avec l’espoir qu’ils ne pourraient plus faire la sourde oreille, proximité présidentielle oblige. Avenue Matignon, en plein coeur de ce quartier de richesse et de pouvoir, nous nous sommes installés avec des familles, des étudiants, des précaires… Histoire de leur rappeler l’existence du droit au logement.

Alors pour se venger de ce pied de nez, ou pour éviter la contagion de la précarité dans cette zone dorée, notre voisin Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, a envoyé les CRS. Depuis le 7 janvier, jour de l’officialisation de la réquisition citoyenne, un blocus policier filtre l’entrée du bâtiment.

Une liste VIP (Very Important Précaire) d’occupants est autorisée à aller et venir sur présentation d’une carte d’identité. Si vous êtes élu de la République, vous avez le droit de rentrer dans l’immeuble. Si vous êtes Xavier Mathieu, élu syndical des Conti, vous ne pouvez pas rentrer. Si vous êtes un simple citoyen, vous restez sur le trottoir. Si vous êtes une lampe de chevet, vous ne pouvez pas rentrer, sauf si vous êtes accompagnée d’un élu. Si vous êtes un radiateur ou un tabouret, la porte reste fermée. Dans cette République de l’absurdité, peut-être Père Ubu aurait-il le droit de rentrer ?

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