Précaires de tous les pays…

Depuis la mi-janvier, c’est la grande classe d’avoir des origines tunisiennes. Le midi avec les collègues, le soir avec les camarades militants, et le week-end avec les potes, je me la pète, parce que j’ai du sang révolutionnaire. Je me permettrais presque de faire la leçon aux théoriciens professionnels du soulèvement populaire qui veulent transposer la révolution tunisienne dans l’Hexagone. Ceux-là m’ont maintes fois rembarrée tout au long de mon parcours militant : «  Tes luttes de chômeurs et de précaires, ce n’est pas prioritaire. La révolution démarrera dans les entreprises, il faut se concentrer sur l’organisation des prolétaires sur leurs lieux de travail. »

Or, la révolution tunisienne s’est amorcée en dehors des usines. Mohamed Bouazizi n’était pas ouvrier : il était au chômage. Il survivait en vendant des fruits et légumes, sans autorisation. Brusquement privé de son outil de travail par la police, désespéré, il s’est aspergé d’essence et immolé. Suite à ce tragique événement, n’ayant plus rien à perdre, des centaines de diplômés chômeurs ont envahi les rues en réclamant du pain et du travail.

Des jeunes, comme mes cousins, ont cru que l’université serait un rempart contre la pauvreté et leur permettrait de trouver un emploi, une maison, une famille et de quoi la nourrir. Bref, d’obtenir une vie plus sereine. Bac + 4, bac + 5, finalement, ils sont contraints durant l’été de vendre des tatouages au henné sur les plages aux touristes huilés pour gagner quelques pièces de monnaie. Une vie tellement insupportable que certains ont fini par s’engager dans le seul secteur qui n’a jamais connu la crise durant les vingttrois années du régime Ben Ali : la police. Malin, le dictateur a entretenu la pénurie d’emplois dans tous les secteurs de l’économie… pour mieux recruter des flics à son service !

Evidemment, il n’est pas question d’appliquer mécaniquement la recette révolutionnaire tunisienne en faisant abstraction des différences sociales et politiques qui existent entre les deux pays. Mais en France comme ailleurs, il serait temps d’arrêter de dissocier et d’opposer les travailleurs précaires à « la classe-ouvrière-consciente- et-révolutionnaire ». Quel que soit le visage du capitalisme, qu’il s’agisse de celui de Ben Ali, de Moubarak ou de Sarkozy, il a fait de la précarité le poumon de son propre système : chacun de nous, tremblant de se faire aspirer dans son infernale spirale.

De Tunis à Berlin ou du Caire à Brest, les livreurs de mal-bouffe sous-payés, les squatteurs expulsés, les vendeurs de beignets sur le sable brûlant, les jeunes marchands de légumes à la sauvette, les biffins maltraités, les femmes sans-papiers nettoyeuses de bureaux de start-up, les étudiants sous-salariés, les chômeurs invisibles, les stagiaires éternels, savent maintenant qu’ils peuvent lancer un mouvement prêt à désobéir à la loi de la peur… S’ils ont le chiffre du profit, nous avons le nombre de la colère et les précaires seront désormais le coeur battant de la révolte. Celle qui mettra dehors nos dirigeants qui ont tant aimé profiter des vacances d’affaires ensoleillées auprès des dictateurs déchus du Maghreb !

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