Sur le bord du bitume

Ca commence par un banal divorce. Puis une dépression, l’envie de tout laisser tomber, et ça glisse… En 1974, Ahmed [1] débarque à Paris de Tunisie. Travailleur dans le bâtiment, il réussit son « intégration  », invisible parmi les invisibles. De chantier en chantier, avec le coup de pouce d’un tiercé gagnant, il s’offre un petit deux-pièces sur la butte Montmartre. Marié, un enfant, la vie prend enfin des tonalités de douceur…

Alors, le divorce est dur. Pas moyen de retourner au bled sans son épouse. La honte le ronge, et la tristesse grignote ce qu’il avait construit à la force de ses mains. Ahmed n’arrive plus à travailler, il s’enferme et laisse sa vie flotter dans une société incapable de comprendre sa souffrance. Il lâche tout : les factures s’entassent, il perd les liens avec sa fille, il n’a plus la force d’aller à la préfecture pour renouveler son titre de séjour.

Au milieu des années 2000, son deux-pièces à Montmartre est saisi puis vendu. Le nouvel acquéreur profitera de l’absence d’Ahmed, parti comme chaque matin chercher des cigarettes et boire son café dans le quartier, pour changer la serrure. Incapable de se battre contre son prédateur, il se résigne à vivre dans sa cave.

Dans ses déboires, il n’a finalement pas tout laissé. Ahmed est un gros fumeur, il aime boire son café en terrasse et écouter les gens. Pour pouvoir s’offrir ses moments de répit, il se balade dans son quartier, l’oeil attentif, et au détour d’une poubelle généreuse, il ramasse quelques bibelots oubliés. Ces restes abandonnés par des consommateurs blasés sont des trésors qu’il vend près des puces de Clignancourt. Il n’est pas seul. Là-bas on discute, on échange quelques objets, on se paye quelques cafés, on rigole et on s’épaule. La vie est là, au bord du bitume, sur des couvertures usées, dans ce joyeux bordel d’objets parfois cassés, souvent réparés, à qui on offre une nouvelle vie. Ahmed a des amis avec des vies heureuses, parfois un peu cabossées. Mais ici on n’a pas honte, chacun peut recoller les morceaux de sa vie.

Au fil du temps, avec ses nouveaux copains, Ahmed pousse la porte d’un service social, puis de la préfecture, puis de la caisse de retraite. Aujourd’hui, il habite une petite chambre, et touche sa modeste retraite. Son titre de séjour et son paquet de cigarettes dans la poche, payant à tour de bras des cafés, il continue de donner une autre destinée aux objets oubliés. Il envisage même de retourner au pays avec sa fille, et une bonne dose de fierté…

Ahmed m’a raconté son histoire lors d’une fête de soutien aux biffins, dans le 18ème arrondissement de Paris. Les biffins sont quotidiennement pourchassés par les forces de l’ordre, leurs activités sont criminalisées. Une répression policière qui devrait se développer : la loi sur la sécurité intérieure Loppsi 2, promulguée en mars, prévoit 3 700 euros d’amende et six mois de prison pour les vendeurs à la sauvette.

J’aurais pu théoriser sur le pourquoi du comment de la nécessité de soutenir les biffins, mais le récit d’Ahmed vaut tous les grands discours.

 


[1] Le prénom a été modifié.

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