Un air de révolte

« Je suis de la génération sans rémunération… C’est déjà une chance de pouvoir faire des stages… Qu’est-ce que je suis conne… Quel monde si con… Où pour être esclave, il faut étudier.» C’est en écoutant cette chanson du groupe portugais Deolinda dans un bistrot de Lisbonne que Paula Gil, 26 ans, diplômée au chômage, lance avec trois copains précaires le manifeste de la « Geração a Rasca ». En français dans le texte, c’est la génération aux abois, dans la mouise, à l’arrache, fauchée, bref, c’est la génération précaire. Les quatre compères créent aussitôt un événement Facebook : rendez-vous est pris pour le 12 mars, soit quatre semaines plus tard, pour une manifestation « pacifique, laïque et nonpartisane », contre la précarité. En quelques jours, le buzz se met en route, et des milliers de précaires s’inscrivent en ligne. Un groupe de musique satirique, Homens da Luta (les hommes en lutte), organise un véritable piratage de la sélection portugaise pour l’Eurovision 2011. Leur chanson « A luta é alegria » (la lutte c’est la joie), parle avec humour de la révolte joyeuse de la population face aux plans de rigueur qui l’obligent à se serrer la ceinture. D’abord repoussée par le jury de professionnels, la chanson du groupe est finalement sélectionnée par les téléspectateurs grâce à un bombardage massif de votes par SMS. Ce tube permettra de populariser la révolte des précaires portugais. Dans les médias nationaux, il est question partout de ces précaires, diplômés ou non, jeunes et moins jeunes, qui enchaînent les sous-contrats de travail en stage ou en recibos verdes (travailleurs considérés comme indépendants), gagnent 500 euros par mois et sont privés de protection sociale. Et finalement, le jour J, 60 000 internautes ont cliqué sur la page de l’événement Facebook. Ce samedi 12 mars, le Portugal connaît sa plus grosse manifestation depuis la révolution des oeillets de 1974, 300 000 personnes envahissent les rues. J’étais à Lisbonne ce jour-là et je vous assure qu’il y avait une folle ambiance, avec des airs de révolte improvisée, intergénérationnelle, fraîche et spontanée. Dans la foule, on croisait un bon paquet d’abstentionnistes qui avaient pour la première fois décidé d’exprimer publiquement et collectivement leur ras-le-bol de la précarité. Chacun avait bricolé pour l’occasion sa petite pancarte ou sa banderole, à côté desquelles les rares drapeaux imprimés des organisations syndicales paraissaient bien fades. En fin de manif, les Homens da Luta, sur leur char, ont été accueillis en triomphe. Je suis rentrée de Lisbonne avec une certitude dans mes bagages : ce n’est pas en utilisant les leviers traditionnels du mouvement ouvrier qu’on parviendra à mobiliser les millions de chômeurs et de travailleurs précaires qui ne mettent jamais les pieds dans les manifs. Je ne crois pas pour autant qu’il existe une méthode miracle. Mais pour rendre hommage à la Geração a Rasca et, qui sait, en prendre de la graine, pourquoi ne pas s’impliquer cette année dans la cérémonie ringarde qu’est l’Eurovision, en appelant tous les précaires à voter et à soutenir les Portugais ?

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